La première neige sur la ville s'est avérée être une fausse. Une farce. Plutôt, de la fausse pluie, de la fausse grêle devenant fausse glace sur tout ce qu'elle embrasse.
Les jours de neige, le rhythme du monde ralentit; la marche prend sont temps pour s'aggriper au sol mouvant, roulant comme sur des billes minuscules, entre les traces des déneigeuses à chenille et des pieds des autres. Il faut désormais compter du temps au matin pour lasser les bottes et éviter les flaques de slush aux coins des trottoirs.
Comme premier froid de vent de neige, c'était assez rafraîchissant, aujourd'hui; c'était il y a bientôt un an de ça, déjà, que j'avais rencontré le véritable hiver face à face. La Belgique me mouilla les souliers, c'est vrai, mais jamais même elle ne me gela les orteils comme durant ma courte balade de ce soir; jamais les joues aussi rouges.
J'ai quitté l'appart avec de la musique qui me descendait dans les oreilles, alors que je glissais sud-est sur Hôtel-de-ville, ce one-way voisin qui pourtant ne me guide jamais vers quelque destination que ce soit. Ce soir, un peu.
C'était comme si le blanc recouvrant la chaussé y faisait paraître les maisons encore plus basses: on aurait cru presque possible de voir les toîts des deuxièmes étages, visages pâles prosternés en soumission au froid qui gagne déjà sur l'isolant. Une illusion d'optique, probablement. C'est qu'en fait, les fils de téléphone pendaient lourdement en traverse et nous donnaient l'impression d'être devenus des géants - on se demande parfois si ce n'est pas plutôt à cause des semelles des bottes. Les arbres aussi courbaient leurs attributs, comme soumis à la force accablante d'un demi-pouce de glace sur les branches, brillantes comme des lames de couteaux de cuisine: les plus gros, ceux qui font briser les gros morceaux d'un seul coup. Quand la gravité y rencontre trop de résistance, elle amène des pièces au sol.
Sans même parcourir tout le quartier, j'ai trouvé des visions nouvelles pour distraire mon esprit fatigué. Ces ruelles, vous savez, ces fameuses ruelles... et bien c'est trois semaines après l'Halloween qu'elles portent enfin leurs plus surprenants costumes. Méconnaissables, ces grandes et fines lignes de lumières bordant les portes closes de jardins bien endormis dans la brillance nocturne hivernale. On aurait dit alors tout éclairé par en-dessous. Les lampadaires fournissaient énergie et lumière dont s'alimente le ciel de mon parcours, sans besoin réel de raccourci. J'en étais si déboussolée que je me suis retrouvée dans un cul-de-sac. Le seul du coin.
J'étais partie avec des mélodies, mais rapidement, le silence environnant m'a suffi. Dans ma marche de nuit dans l'arrière-ville, mes pas faisaient crunch. Mes pas faisaient crunch, quand sous mes pieds bottés la surface indiquait, en plus de la fréquence, le parcours vertical de mon poids: tu pèses jusqu'ici, ah pis non, finalement, jusque là. Re-crunch. Oh, il faut s'entendre sombrer... une parcelle de seconde seulement... crunch encore. Le sol n'est jamais très loin, même si l'impression brise-glace peut faire craindre une ouverture soudaine et mortelle des flots glaçants en profondeur. Il n'en est rien. Les sables mouvants sont certainement plus incertains.
Les soirs de neige, alors que la moindre aventure automobile s'avère risquée, les déplacements sur roues se rarifient, permettant alors aux promeneurs une liberté de penser au-delà de la prudence directionelle. Les abitacles se retrouvent scellés sous vide et calme, et le vent de passage semble s'en inspirer sans ambarras. Les quelques vrombissements illuminés ne croisent les coins que par une intermittence timide, les mains dans les poches. Seuls le grattage de vitre des téméraires à rendez-vous et les murmures des passants osent percer cette quiétude .
La meilleure trame sonore à toutes ces pensées restera la raisonnance subtilement harmonieuse des précipitations perdues et des crunch-crunch; iPod ne les formate pas, ces plaisirs de premiers blancs froids.


