Hier, ça sonnait comme une rumeur: "Y'a une tempête qui s'en vient à soir: 30cm, qu'y ont dit à' météo". C'était vrai que le ciel rosé commençait alors à se rapprocher pour nous parler d'averses froides.
Au petit matin, sans regarder les avertissements de fermetures scolaires, je me suis préparée, rituel toast et thé chaud, puis parée à marcher mes 500m jusqu'à l'école, pour une journée qui ne me tentait d'emblée pas du tout. J'espérais comme d'habitude un miracle qui allait dicter le bon déroulement de ma journée. L'escalier devant la maison était bien caché: n'y saillaient que les traces encore fraîches des pas d'Audrey, partie en mission quelques minutes plus tôt pour Apprendre. Au niveau du trottoir, il ne fallait qu'un moment pour constater l'étendu des dommages: les voitures prises en otage entre une rue trop étroite dont on a débarrassé la plus folle des couches à la hâte par de l'artillerie lourde il y a quelques heures et les trottoir-montagnes de saison, véritables sentiers sauvages qui seraient typiquement mieux accompagnés par des raquettes que par de vulgaires bottes de randonnées. Les passants étaient devenus rares sur les avenues maintenant désertes quand elles sont normalement achalandés à cette heure de pointe, donnant l'impression d'appartenir à une race survivante.
Au-delà de la vue, éblouissante, se trouvait encore plus fort: le silence. Sous tel couvert d'isolant naturel, tout bruit se feutre pour ne devenir que suggestion: paraît que là-bas... Encore plus que sous le grésil, encore plus encore qu'en pleine nuit, l'autre jour... L'iPod dans les poches, sans y bouger, car vraiment, vrai-ment, ça serait un pur sacrilège.
Tourné le coin Mt-Royal/St-Urbain, un mirage inespéré dans la blancheur enchantée: la voie à la cour des autobus jaunes, obstruée. Comme partout autour, sur la chaussée, autour des roues des voitures, sur les toits, dans les arbres, dans mes bottes: de la neige. Beaucoup de neige. "Les enfants sont au chaud des chaumières, avec leurs parents en congé forcé: c'est signe d'un besoin vraisemblable de beau rapprochement familial, ça!", me dis-je. Une euphorie s'installait en moi, de plus en plus forte à mesure que j'approchais la grande entrée principale de l'école, obstruée par le banc de neige le plus immaculé de tout le quartier. Rien d'un relief qui pourrait suggérer le travail de qui que ce soit. Seul ceux qui se battent avec ferveur découragée à déprendre leur voiture de l'emprise fo-folle de l'hiver juste en face semblent pris d'assez de volonté.
J'avais envie de rester en face, exploitant mon fou-rire à fond en admirant le spectacle miraculeux... mais le trafic sur le trottoir me poussait à marcher plus vite! "Vous continuez à ouvrir le ch'min?" me dit-on dans un accent d'ici et d'ailleurs. "Ah, ben sûr! Pas d'problème, ça fait plaisir!". Et de continuer ma route dans la mauvaise direction, juste parce que c'est si beau la première tempête de décembre et que ça fait parler aux inconnus jusqu'à la prochaine rue. "Vous aimez l'hiver?".
Dans pareille situation, parcourir un pâté de maison devient une exploration calculable en année-lumières. Les yeux rivés au sol, cherchant le meilleur support pour le prochain pas, sachant trop bien que même si le piéton d'avant chaussait du 8 aussi, j'allais en avoir jusqu'aux genoux de toute façon. Sans m'en déplaire. Cet acharnement ne dura qu'un temps, jusqu'à ce que je réalise dans ma concentration focalisée sur mon chemin de vie que les rues étaient absolument désertes et que j'y aurais aussi ma place, aux côtés de quelques vagabonds rusés - ou simplement mal chaussés. Tactique efficace si elle en est une, jusqu'à ce que s'approche l'automobilistum temererum qui nous obligera à partager l'étroite rue submergée.
Ce choix me fait quitter le paysage central de fin du monde pour reconnecter avec les débuts du mien, probablement mes premiers hivers de gamine assez grande pour revenir de l'école toute seule: la neige folle, celle qui rend distraite, rêveuse, émerveille dans la complexité de ses cristaux uniques et magnifiques, celle qui donne envie qu'on la mange, celle qui donne envie d'abandonner le pas difficile pour plutôt courir, foncer en s'enfonçant qu'en surface car où on se trouve n'a plus d'importance, celle qui aveugle gaiement car on n'a pas besoin de voir pour la sentir, celle qui fait tituber de bonheur, fondant en larmes sur notre visage chaud plein de vie. Tant qu'à se battre en déséquilibre à chaque enjambée d'une vie si folle aussi, plutôt voler, et manger le ciel en plein face.

2 commentaires:
C'est super joli comme la neige...
sauf que la neige deviendra slush dans pas longtemps. Profitons-en pendant qu'elle est encore blanche et immaculée !
merci... c'est simplement magique, la neige blanche! - celle qui gèle en bien, on s'entend;)
Enregistrer un commentaire