St-Laurent est en métamorphose profonde, totale. Depuis des mois, la Main s'est transformée en dolby où sautent à la mort des pépines dans des nids de poules croissant en trous béants, au grand désaroi de poupounes et commerçants qui aimeraient continuer leurs bonnes affaires.
On a en fait presque fini par oublier que St-Laurent existe, tellement un détour s'impose pour éviter de brusquer notre clame par un trop violent passage dans cette zone d'incomfort, ce brouaha de poussière et de gazoline.
Aujourd'hui, suprise! La plupart des clôtures de ciment marquant la définition central entre circulation et chantier avaient disparu; des trottoirs nouveaux avaient été déshabrillés, leur fraîcheur traduisant leur rigidité par des reflets des néons qui bayaient des premières minutes de leur matin. La tentation étaient grande d'y laisser une trace historique, momentesque: ce n'est pas très souvent dans l'histoire qu'on a la chance de visiter cette artère légendaire dans pareil costume d'inhabitude.
Les dalles coulées (oubliez ça, les trottoirs en pavé: ici, on aime ça, LE BÉTON! Si vous voulez un chemin raboteux, allez dans l'Vieux!), les barrières disparues et les voitures étant désormais presque toutes parties en exil sur des one-way-up à gauche à droite, les piétons se sont réapproprié le coeur de la ville. En fidèles, ils ont exprimé leur joie de la nouveauté par le choix d'une surface pour leurs pas: du nouveau gris.
Moi, je préfèrais de loin le véritable centre de la ville: marcher exactement sur le tracé du mur de Berlin montréalais, dans un décor de véritable no-man's land. Errer sans s'inquiéter de savoir si la voie est libre. Plutôt, être un véritable piéton curieux sans horaire: se permettre de ne pas questionner son parcours, trop emballé par ce dépaysement en plein connu - ça monte, ça monte...
J'ai un faible pour la négligence de passage.
Du centre de ce qui était autrefois (et probablement back tomorrow) la rue principale de la métropole, sous les coups de lumière discrets d'un soleil de plus en plus aveugle, je me suis mise à voir des choses: des boutiques que j'ai vu des centaines de fois, mais ce soir dans des maisons jamais apperçues auparavant, des fenêtres nichées dans des arcades, des 2 étages en brique blanches pour cacher des plafonds à haute surprise... St-Laurent se montrait d'une splendeur que je ne lui connaissais pas, en parfaite harmonie d'imperfections: à loisir, je pouvais laisser pivoter ma tête sur son axe, d'un côté puis de l'autre, le menton léger, toujours en première. J'avais libre devant moi des kilomètres d'exotisme en post-préparation: j'étais l'Humaine survivante, vainqueure d'une sélection naturelle qui ne laissa aucune chance aux désintéressés.
Il en prendra certainement (espérons-le) des décennie avant le prochain lifting du Boulevard. D'ici là, encore quelques ventes trottoir-neuf pour bloquer les rues et les bonder de marcheurs, mais jamais de pareille soirée pour libérer la voie aux vrais sentiments:
"je ne pensais jamais te dire ça, St-Laurent mais ce soir, je t'ai trouvé (,) superbe."